Double six

Lorsque les artistes, à l’orée des années soixante-dix, décident qu’ils sont devenus des plasticiens, il ne s’agit pas seulement d’une évolution de la technologie en vigueur dans ces époques reculées, mais aussi d’un déplacement du rôle et de l’identité de l’artiste. Dès ce moment, peindre, dessiner et sculpter n’appartiennent plus à des catégories gouvernées par de strictes règles internes, mais peuvent communiquer par dessus le mur des techniques. On peut alors imaginer d’être peintre en sculptant, sculpteur en écrivant, dessinateur en photographiant, vidéaste sans rien faire de tangible ou de montrable. Cette déterritorialisation des genres provient de ce que l’on n’applique plus les techniques ancestrales telles quelles, aveuglément, mais qu’on se doit de les réinventer. Un grand bouleversement s’ensuivra, dans les pratiques, les gestes, les comportements, les idées.

En 2001, le plasticien polyvalent est une espèce commune dont les passages d’un style à l’autre, d’un genre à l’autre, d’un sens à l’autre ne devraient plus étonner quiconque. L’artiste est perçu comme tellement multiple, tellement polymorphe qu’il ne ressemble pas, ou si peu, à chaque temps de ses œuvres. Changer n’est plus un risque pris une seule fois dans sa carrière, mais la carrière même. La rupture ne revêt plus un caractère de gravité ou de danger, mais incarne l’art lui même. Est-ce cette mutation là, si inédite en 1974 lorsque l’exposition “Ils se disent peintres, ils se disent photographes” avait jeté les bases d’un trouble durable, et si obligatoire aujourd’hui, qui a conduit Thierry Rouyer à pousser son travail plus loin que le narcissisme double. La dualité étant devenue académique, il est allé chercher de coté de la sextualité. Le clone paradant en tête dans l’ordre des choses de l’actualité de la science, s’inventer une demi douzaine de clones pouvait sembler un minimum vital. Les voir devenir plasticiens tous en même temps étant un vision trop pessimiste, un événement trop triste, chacun à dû choisir ( de se laisser imposer ?) une forme d’expression dans l’air du temps et s’y tenir. Mais, même avec toutes les ressources de l’imaginaire contemporain, les fictions les plus accomplies ne peuvent pas faire de miracle. Chacun des alias de Thierry Rouyer se doit donc de repartir à zéro, de réapprendre ce que Thierry Rouyer a appris, mais sans interférence avec d’autres formes d’expressions : un seul genre pour un seul homme. Cette façon de progresser que le moindre robot Sony sait effectuer, un sextuple clone devrait aussi savoir l’atteindre, avant que l’apprentissage ne devienne une caractéristique des machines.

Dire que chacun des six clones ainsi produit possède l’art infus serait mentir. L’un ou l’autre, sitôt investi de ses buts et des chemins pour y parvenir, procède à des essais, des mises au point, peine, revient sur son travail, l’analyse, recommence, se sert de l’échec ou du demi échec précédent pour avancer, pour devenir lui même, pour dépasser celui qui le crée. Est-ce pour retrouver la pureté du genre, pour réinvestir des techniques depuis trop longtemps abandonnées, pour revisiter les règles strictes et non pas fluctuantes, nul ne le sait. Est-ce pour que la pluralité des expressions n’exprime pas l’unicité du créateur-dieu mais son polymorphisme, son ambivalence, ses hésitations, c’est à voir. Est-ce pour réfléchir sur ses propres fractures, ses coupures profondes et irrémédiables, ou pour faire dire l’impossibilité de l’homme d’être un, monolithique et rigide, pourquoi pas.

Un peu moraliste, un peu apprenti sorcier, un peu ironiste et également un peu utopiste (un peu contemporain aussi), Thierry Rouyer donne des coups de pieds dans sa fourmilière d’adoption. Quelques expériences en naissent aujourd’hui. D’autres viendront en temps et en heure, pour troubler, brouiller, souligner, épaissir le mystère de l’art. Et cela devrait être bien et bon. René Char écrivit un jour : “Celui qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égard ni patience”.

François Bazzoli été 2001